Monday, December 22, 2025

Félix Guattari


— Quand on pense à vous, on pense bien sûr à L’Anti-Œdipe, écrit avec Gilles Deleuze, et à Mille plateaux. Vous êtes à la tête d’une œuvre considérable : La Révolution moléculaire, Les Années d’hiver (1980-1985), Les Trois écologies, et plus récemment ce travail sur les Cartographies schizoanalytiques. Première question : on a dit de vous que vous étiez peut-être un psychanalyste peu ordinaire, un psychanalyste « déviant »— Pour moi, la question n’est pas d’être ou de ne pas être psychanalyste, mais de savoir quelle est l’utilité, l’opportunité, de se préoccuper de l’analyse des formations de l’inconscient. Le sujet analytique n’est pas forcément un psychanalyste : cela peut être un processus. Comme dans la psychothérapie institutionnelle, un processus institutionnel qui mène l’analyse des formations de l’inconscient. Ou, dans un établissement scolaire, on peut imaginer différents groupes, différentes instances analytiques. Donc l’analyse est déjà décentrée par rapport à la personne du psychanalyste. — Vous avez parlé de groupes, d’institution, de collectif. L’une de vos caractéristiques, c’est de lier l’inconscient individuel et l’inconscient des structures collectives où il s’exprime. Et on ne peut pas parler de vous sans parler de Reich : que faites-vous de cet héritage ? Peut-on dire que vous avez travaillé dans sa lignée ? — Non, je ne crois pas. J’ai beaucoup de respect pour son courage, notamment politique, mais sa conception du sexuel me semble réductionniste. D’ailleurs, nous avons beaucoup plus parlé du désir que de la libido. Et c’est davantage au niveau des productions collectives de subjectivité que nous nous sommes situés, tandis que Reich restait encore dans l’individuation de la sexualité. — Votre passage par la collectivité a pour objectif de revenir à l’individuation : une individuation nomade, en mouvement, qui se redéfinit sans cesse et refuse domination et fixation. Seriez-vous, au fond, une sorte de philosophe du mouvant ? — Je vais faire l’esprit de contradiction : je parlerais moins d’individuation que de singularisation. L’individuation tend, selon moi, à réduire la complexité de la subjectivité. Un auteur récemment traduit, Daniel Stern, montre combien la subjectivité est faite de niveaux parallèles et hétérogènes. Saisir l’individu dans son unicité, sa responsabilité, etc., est toujours réducteur.