— Quand on pense à vous, on pense bien sûr à L’Anti-Œdipe, écrit avec Gilles Deleuze, et à Mille plateaux. Vous êtes à la tête d’une œuvre considérable : La Révolution moléculaire, Les Années d’hiver (1980-1985), Les Trois écologies, et plus récemment ce travail sur les Cartographies schizoanalytiques. Première question : on a dit de vous que vous étiez peut-être un psychanalyste peu ordinaire, un psychanalyste « déviant »— Pour moi, la question n’est pas d’être ou de ne pas être psychanalyste, mais de savoir quelle est l’utilité, l’opportunité, de se préoccuper de l’analyse des formations de l’inconscient. Le sujet analytique n’est pas forcément un psychanalyste : cela peut être un processus. Comme dans la psychothérapie institutionnelle, un processus institutionnel qui mène l’analyse des formations de l’inconscient. Ou, dans un établissement scolaire, on peut imaginer différents groupes, différentes instances analytiques. Donc l’analyse est déjà décentrée par rapport à la personne du psychanalyste. — Vous avez parlé de groupes, d’institution, de collectif. L’une de vos caractéristiques, c’est de lier l’inconscient individuel et l’inconscient des structures collectives où il s’exprime. Et on ne peut pas parler de vous sans parler de Reich : que faites-vous de cet héritage ? Peut-on dire que vous avez travaillé dans sa lignée ? — Non, je ne crois pas. J’ai beaucoup de respect pour son courage, notamment politique, mais sa conception du sexuel me semble réductionniste. D’ailleurs, nous avons beaucoup plus parlé du désir que de la libido. Et c’est davantage au niveau des productions collectives de subjectivité que nous nous sommes situés, tandis que Reich restait encore dans l’individuation de la sexualité. — Votre passage par la collectivité a pour objectif de revenir à l’individuation : une individuation nomade, en mouvement, qui se redéfinit sans cesse et refuse domination et fixation. Seriez-vous, au fond, une sorte de philosophe du mouvant ? — Je vais faire l’esprit de contradiction : je parlerais moins d’individuation que de singularisation. L’individuation tend, selon moi, à réduire la complexité de la subjectivité. Un auteur récemment traduit, Daniel Stern, montre combien la subjectivité est faite de niveaux parallèles et hétérogènes. Saisir l’individu dans son unicité, sa responsabilité, etc., est toujours réducteur.
Monday, December 22, 2025
Monday, December 8, 2025
Sexualité des femmes, la révolution du plaisir
Pourquoi la paresse et la gourmandise fascinent-elles depuis des siècles ?
Thursday, February 20, 2025
Pompidou
Wednesday, February 19, 2025
Valéry / François
Monday, February 17, 2025
Hommage à François
Sunday, February 16, 2025
Romeo
Romeo Castellucci revient avec La Vita Nuova, une performance immersive qui questionne le théâtre, l’art et la condition humaine. Présentée à la Grande Halle de la Villette dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, cette œuvre plonge le spectateur dans un espace clos, un ancien garage transformé en caverne, où résonnent des grondements de révolte et de renaissance. Inspiré par un dépôt Citroën à Bruxelles, Castellucci y transpose une atmosphère chargée de mémoire et de potentiel latent, où des voitures bâchées deviennent des figures énigmatiques, presque totémiques. Le metteur en scène explore ici l’idée d’un théâtre capable de suspendre la réalité et de générer un espace de réflexion pure. La parabole de la voiture renversée, image centrale du spectacle, illustre une révolte poétique : un véhicule retourné dont le moteur tourne encore, créant un monde alternatif où de nouvelles perspectives surgissent. Ce renversement symbolise la possibilité d’une libération, un monde où l’art transforme le banal en quelque chose de digne d’être vécu. Pour Castellucci, le théâtre n’est pas un outil politique direct mais un espace d’interrogation où le spectateur doit activement recomposer son propre récit. La musique, conçue avec Scott Gibbons, joue un rôle clé, sculptant un paysage sonore qui dialogue avec l’espace et amplifie la tension dramatique. Entre cris d’oiseaux et vrombissements mécaniques, le son devient une entité vivante, capable de pénétrer l’intimité du spectateur et d’éveiller une conscience sensorielle immédiate. La Vita Nuova prolonge ainsi la réflexion entamée dans ses mises en scène d’opéras comme Parsifal ou Requiem, interrogeant la disparition, la résurrection et l’expérience collective du sacré. Castellucci façonne un théâtre où l’artisanat, la matière et la mémoire se conjuguent pour révéler une vérité plus profonde : celle d’un monde en perpétuelle transformation.
Friday, February 14, 2025
Né le 14 novembre 1953 à Rabat, au Maroc
Dominique de Villepin est un homme politique, diplomate et écrivain français, né le 14 novembre 1953 à Rabat, au Maroc. Issu d’une famille de tradition gaulliste, il fait des études brillantes à Sciences Po Paris et à l’École nationale d’administration (ENA), ce qui le destine à une carrière dans la haute fonction publique et la diplomatie. Carrière diplomatique et politique. Villepin entre au Ministère des Affaires étrangères, où il occupe plusieurs postes à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Inde. Il se fait connaître comme Secrétaire général de l’Élysée sous la présidence de Jacques Chirac (1995-2002), où il joue un rôle stratégique dans la politique étrangère française. En 2002, il devient Ministre des Affaires étrangères et marque les esprits par son opposition résolue à la guerre en Irak. Son discours à l’ONU en 2003, où il défend le refus de la France d'intervenir militairement, lui vaut une reconnaissance internationale et renforce son image d’homme d’État. Il occupe ensuite le poste de Ministre de l’Intérieur (2004-2005), puis est nommé Premier ministre (2005-2007) par Jacques Chirac. Son mandat est marqué par la gestion des émeutes urbaines de 2005, la mise en place du Contrat Première Embauche (CPE) (finalement retiré après des manifestations massives), et par une opposition politique croissante de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Après la victoire de Sarkozy en 2007, Villepin quitte la politique active et se consacre à l’écriture et au conseil international. Il a été impliqué dans l’affaire Clearstream, un scandale politico-financier, mais a été acquitté en 2010. Depuis, il intervient régulièrement dans le débat public sur les questions de politique étrangère et de relations internationales. Écrivain prolifique, il est passionné par l’histoire napoléonienne et la poésie. Ses ouvrages incluent "Les Cent-Jours ou l’esprit de sacrifice" et "Mémoires de paix pour temps de guerre". Il continue d’être perçu comme une voix influente sur la scène diplomatique, notamment en ce qui concerne les relations franco-africaines et franco-arabes.
Thursday, February 13, 2025
Le Joli Mai
Ce documentaire historique sur Paris des années 1960 capte avec une rare acuité les contrastes d’une ville en pleine mutation. Son principal atout réside dans son regard multiple : à travers les voix des travailleurs, des intellectuels, des artistes et des exclus, il dresse un portrait complexe de la capitale. La juxtaposition d’images poétiques et de témoignages bruts permet de saisir la beauté et les désillusions d’une époque marquée par la modernisation, les luttes sociales et les tensions politiques liées à la décolonisation. L’un des moments les plus marquants est l’exploration de la transformation urbaine : les grands ensembles, le déracinement des anciens quartiers et l’impact de l’urbanisme sur la vie quotidienne. La caméra capture avec justesse l’opposition entre la ville historique et celle qui se construit, entre les aspirations à un progrès matériel et la nostalgie d’un Paris plus humain. Le film se distingue aussi par son intérêt pour les anonymes : un ouvrier, une famille de la classe populaire, un jeune Algérien, une détenue, autant de figures qui incarnent les tensions et les espoirs de l’époque. Enfin, ce documentaire brille par sa dimension philosophique et politique. Il ne se contente pas de montrer, il interroge. À travers des scènes de la vie quotidienne, il met en lumière la solitude, l’aliénation du travail, la persistance des inégalités et le rôle grandissant des médias. Paris apparaît comme un microcosme du monde moderne, tiraillé entre son passé et son avenir, entre la liberté rêvée et les réalités imposées.
Luis Buñuel
Maître du cinéma surréaliste et provocateur, a construit une œuvre fascinante où le rêve, la subversion et la critique sociale se mêlent avec une audace inégalée. Dès Un chien andalou (1929), réalisé avec Salvador Dalí, il impose un langage cinématographique fait d’images-chocs, de ruptures narratives et d’une logique onirique. Son cinéma ne se limite cependant pas à l’expérimentation surréaliste : il s’attache aussi à dénoncer l’hypocrisie bourgeoise, le fanatisme religieux et les contradictions humaines, comme en témoignent L’Ange exterminateur, Viridiana ou Le Charme discret de la bourgeoisie. Il cultive un humour noir décapant et une ironie mordante, refusant toute concession au réalisme conventionnel. Ses films espagnols et mexicains, bien que marqués par un cadre social et politique différent, conservent cette force subversive. Los Olvidados (1950), plongée crue dans la misère urbaine, tranche avec le misérabilisme attendu pour offrir une vision implacable du déterminisme social. Nazarín et Simon du désert interrogent la foi avec une ambiguïté troublante, tandis que Él explore la jalousie et la paranoïa masculine dans une mise en scène implacable. Son cinéma, à la fois ancré dans le réel et libéré des conventions narratives, défie les attentes et impose une esthétique unique où le banal côtoie l’absurde.
Néstor Almendros
Néstor Almendros, directeur de la photographie d'exception, est né en 1930 à Barcelone, en Espagne. Son enfance est marquée par la guerre civile espagnole, qui pousse son père, un intellectuel républicain, à s'exiler à Cuba. C’est là que le jeune Néstor grandit et découvre sa passion pour le cinéma. Il étudie d'abord la littérature à l’université de La Havane, mais son intérêt pour l’image le conduit à voyager en Italie pour se former au Centro Sperimentale di Cinematografia, où il découvre les maîtres du néoréalisme, qui influenceront profondément son esthétique. À son retour à Cuba, il participe aux débuts du cinéma révolutionnaire, mais la censure castriste le pousse à quitter l’île pour la France à la fin des années 1960 En France, Almendros s'intègre rapidement à la Nouvelle Vague et devient un collaborateur clé d’Éric Rohmer et François Truffaut. Il développe une approche de la lumière naturelle, épurée et poétique, qui se démarque du classicisme hollywoodien. Son travail sur L'Enfant sauvage (1970) ou Les Quatre Cents Coups (dont il perfectionne l'esthétique dans ses collaborations ultérieures avec Truffaut) lui vaut une reconnaissance internationale. Il transpose cette même sensibilité aux États-Unis lorsqu’il rejoint Hollywood. Son talent éclate notamment sur Days of Heaven (1978) de Terrence Malick, où il sublime la lumière dorée du crépuscule. Ce film lui vaut l’Oscar de la meilleure photographie, consacrant son approche quasi impressionniste de l’éclairage Dans les années 1980, Almendros alterne entre productions américaines et françaises, collaborant avec Robert Benton (Kramer vs. Kramer), Barbet Schroeder ou encore Truffaut jusqu’à la mort de ce dernier. Atteint d’une maladie neurodégénérative, il poursuit néanmoins son travail jusqu’à son décès en 1992. Son héritage demeure celui d’un artiste ayant révolutionné l’usage de la lumière, capturant avec une simplicité trompeuse la profondeur de l’instant cinématographique.
Wednesday, February 12, 2025
Parlons Cinéma
Le cinéma d’Éric Rohmer se distingue par son approche épurée et sa fidélité aux principes du classicisme. À rebours des effets spectaculaires et des récits conventionnels, il construit un univers où la parole est reine, où les dilemmes sentimentaux et moraux s’expriment dans une mise en scène minimaliste mais rigoureuse. Ses films, souvent structurés autour de conversations longues et naturelles, captent avec précision les hésitations, les non-dits et les subtilités du langage amoureux. Il s'attache aux moments suspendus, où les choix se dessinent sans qu’une résolution immédiate ne s’impose, préférant le doute à l’affirmation. Cette recherche de vérité dans le dialogue et la gestuelle donne à son œuvre une profondeur psychologique rare. Ses Contes moraux, série emblématique de son style, reposent sur une structure narrative récurrente : un homme poursuit une femme idéale, rencontre une autre, puis revient vers son premier choix. À travers cette répétition thématique, Rohmer explore le jeu des apparences et la tension entre désir et raison. Dans Ma nuit chez Maud ou Le Genou de Claire, il met en scène des personnages tiraillés entre leurs principes et leurs impulsions, dans des cadres où la nature et l’architecture jouent un rôle essentiel. La lumière naturelle, les cadrages discrets et le refus du montage ostentatoire traduisent une recherche d’authenticité, où chaque détail visuel renforce la justesse des échanges. Loin d’un cinéma figé dans l’intellectualisme, Rohmer sait capter les transformations sociales et culturelles de son époque. Sa série des Comédies et Proverbes et Les Contes des quatre saisons témoignent de son intérêt pour la jeunesse, l’évolution des mœurs et les paradoxes du sentiment. Avec La Marquise d’O... et Perceval le Gallois, il explore le film historique en lui appliquant la même rigueur, privilégiant la fidélité aux textes originaux plutôt qu’une reconstitution spectaculaire. Son œuvre, à la fois littéraire et visuelle, parvient ainsi à concilier réflexion et spontanéité, offrant un regard unique sur l’intimité des êtres et la complexité de leurs émotions.
Monday, February 10, 2025
Antonin Artaud
Antonin Artaud est présenté à travers des témoignages intimes et poignants de ceux qui l’ont côtoyé. On découvre un homme tourmenté, à la fois génial et marginal, dont la vie fut marquée par la douleur, la révolte et la quête d’un langage absolu. Sa rencontre fortuite avec un admirateur, dans un square derrière une église, marque le début d’un dialogue intellectuel. Ce dernier, fasciné par le fait qu’Artaud lise Montaigne, voit en lui une figure singulière, déjà en rupture avec la société. L’errance d’Artaud est racontée avec force, notamment son internement à Rodez où il subit des électrochocs, une pratique qu’il perçoit comme une forme de torture institutionnelle. Ses amis, dont André Gide et Jean Paulhan, organisent une levée de fonds en mobilisant des artistes comme Picasso et Braque pour financer sa sortie de l’asile. Il retrouve Paris après dix ans d’enfermement, dans un état physique et mental délabré. Pourtant, il continue de travailler, dictant inlassablement ses textes, dessinant et cherchant à créer une nouvelle forme d’expression libérée des contraintes esthétiques et littéraires classiques. Son quotidien à Ivry est un mélange d’éclats de génie et de détresse profonde. Il oscille entre des moments de lucidité extrême et des crises où il se sent persécuté par des forces occultes. Son rejet des conventions sociales est exacerbé par une haine viscérale des institutions, notamment médicales et religieuses, qu’il accuse d’opprimer l’individu. Ses relations avec ses proches sont empreintes d’ambivalence : il inspire une fascination quasi mystique, mais sa personnalité excessive met souvent ses amis à rude épreuve. Artaud, malgré sa souffrance, reste un être d’une vitalité étonnante. Il arpente Paris sans relâche, tenant des discours enflammés, improvisant des chants, scandant ses textes comme des incantations. Son écriture devient de plus en plus radicale, cherchant à dépasser le langage conventionnel pour atteindre une forme de vérité brute et organique. Ses dernières années sont marquées par une production intense où il tente de mettre en mots son expérience du corps souffrant et de l’esprit en lutte contre l’enfermement. Sa mort, survenue dans la solitude, bouleverse ses amis. Ses funérailles sont un combat entre sa famille, qui souhaite un enterrement religieux, et ses proches, qui refusent ce qu’ils perçoivent comme une trahison de ses convictions. La scène du cimetière, où un ami croit reconnaître le visage d’Artaud dans celui du cocher qui conduit son propre corbillard, confère une aura quasi mythologique à ses derniers instants. Son influence perdure bien après sa disparition. Poètes, artistes et penseurs continuent de s’interroger sur son œuvre et son destin. Artaud incarne la figure du visionnaire, du révolté dont la voix résonne encore, défiant la raison et les structures établies. Son existence chaotique et sa quête d’un langage absolu font de lui une icône intemporelle, à la frontière du génie et de la folie.
Saturday, February 8, 2025
Georges Perec
Georges Perec (1936-1982) est un écrivain français majeur du XXe siècle, connu pour son goût du jeu linguistique, son exploration des contraintes littéraires et son attachement à la mémoire. Membre de l’Oulipo (Ouvroir de Littérature Potentielle), il expérimente sans cesse de nouvelles formes d’écriture, mêlant érudition, humour et inventivité. Son œuvre la plus célèbre, La Vie mode d’emploi (1978), est un roman-puzzle monumental où s’entrecroisent les destins des habitants d’un immeuble parisien, construit selon des règles mathématiques inspirées du jeu d’échecs. Ce livre magistral, qui lui vaut le prix Médicis, illustre son obsession du détail et du classement. Perec est aussi l’auteur d’ouvrages plus intimes, comme W ou le souvenir d’enfance (1975), où il entrelace fiction et autobiographie pour évoquer la disparition de ses parents, victimes de la Seconde Guerre mondiale. Il pousse également l’expérimentation à l’extrême avec La Disparition (1969), un roman entièrement écrit sans la lettre « e », exploit stylistique qui symbolise une absence plus profonde, celle de ses proches. Son œuvre, entre mémoire et ludisme, laisse une empreinte durable sur la littérature contemporaine, inspirant de nombreux écrivains par son audace et sa créativité hors normes.
Friday, February 7, 2025
BRUNO
Bruno Latour (1947-2022) était un philosophe, sociologue et anthropologue français, largement reconnu pour ses travaux innovants sur les sciences et la technologie. Sa pensée se caractérise par une remise en question des visions traditionnelles du savoir et de la science. Dans son ouvrage majeur La science en action (1987), il met en lumière le processus social de la production scientifique, défendant l’idée que la science n’est pas un simple reflet objectif de la réalité, mais un produit de négociations et de controverses sociales. Il introduit ainsi la notion d’« acteur-réseau », selon laquelle la science, tout comme la société, se compose de réseaux d'acteurs humains et non humains (technologies, objets, instruments). Latour critique également le dualisme entre nature et société, une dichotomie traditionnelle dans les sciences humaines et sociales. Il propose une approche plus intégrée et fluide des relations entre les humains et leur environnement, notamment dans ses travaux sur l’écologie. Dans Nous n’avons jamais été modernes (1991), il soutient que la modernité n’est qu’une illusion construite par l’humanité pour se distinguer de la nature et des objets techniques. Pour Latour, la modernité est un processus de disjonction entre nature et culture, un phénomène qu’il cherche à déconstruire. Son influence ne se limite pas à la philosophie et à la sociologie, elle s'étend également à des domaines comme l’écologie politique et les études des sciences et techniques. Latour a ouvert la voie à des réflexions sur les relations entre science, politique et société dans un contexte de crise environnementale. Son dernier ouvrage, Où atterrir ? (2017), questionne la place de l’humanité dans un monde marqué par des bouleversements écologiques, soulignant la nécessité d’une réévaluation de nos modes de vie et de pensée face aux défis contemporains.
Penser le droit à la ville
Henri Lefebvre a marqué la pensée urbaine et sociale du XXe siècle. Initialement proche du Parti communiste et du surréalisme, il s’est progressivement éloigné du stalinisme tout en restant ancré dans une analyse marxiste des rapports sociaux. Son ouvrage Le Droit à la Ville, publié en 1968, demeure une référence incontournable pour les urbanistes et architectes du monde entier, influençant particulièrement les chercheurs en Amérique du Nord et du Sud. Professeur à Nanterre en 1968, il a contribué à la critique des villes productivistes et technocratiques, dénonçant la ségrégation spatiale imposée aux classes populaires par l’urbanisme moderne. Il perçoit la ville comme un espace de rencontres, de contestation et de pouvoir, une dynamique mise à mal par l’éloignement des classes populaires vers des ensembles standardisés et éloignés des centres urbains. Dans les années 1960-1970, la France a entrepris un vaste programme de résorption de l’habitat insalubre, donnant naissance aux grands ensembles, souvent relégués en périphérie et mal desservis. Lefebvre souligne alors un paradoxe : bien que les classes populaires gagnent en confort, elles perdent leur influence et leur droit à la centralité urbaine. Il identifie une tendance mondiale d’urbanisation effrénée menant à la dissolution des villes traditionnelles, autrefois lieux de convergence, de décision et d’échange. Son concept de « droit à la ville » ne se limite pas au logement, mais revendique la participation active des citoyens à la fabrique urbaine. Cette critique prend encore plus de sens aujourd’hui, alors que les acteurs économiques et les grandes entreprises jouent un rôle croissant dans la planification des métropoles, au détriment des pouvoirs publics et des habitants. Face à la métropolisation et à l’expansion urbaine, la question de la place des classes populaires dans la ville reste centrale. Pour éviter leur exclusion, il est essentiel de préserver et moderniser le logement social, garantissant ainsi un accès équitable aux centres urbains. En parallèle, la tendance à la privatisation croissante de l’espace public menace la diversité et la spontanéité des villes, transformées en simples lieux de consommation. L’étude récente de l’Ifop révélant un lien entre éloignement des gares et vote pour l’extrême droite illustre bien ce phénomène : l’exclusion physique des centres urbains entraîne un sentiment d’isolement et de déclassement. Le Grand Paris Express représente une opportunité pour reconnecter ces territoires, mais le projet global du Grand Paris manque encore d’une gouvernance démocratique transparente. Enfin, les architectes, autrefois figures influentes du débat public, voient leur rôle fragilisé par la concentration des agences et leur dépendance croissante aux acteurs privés. La disparition de nombreuses petites agences et la soumission aux grands groupes réduisent leur marge de manœuvre et leur capacité à penser une ville plus inclusive. Cette tendance favorise l’uniformisation des espaces urbains et l’effacement progressif de l’espace public. La question centrale reste donc : comment réaffirmer une urbanisation démocratique qui préserve la diversité et l’accessibilité des villes, en garantissant à tous un véritable droit à la ville ?
Marcello
Thursday, February 6, 2025
Claude Lévi-Strauss
Claude Lévi-Strauss explore ici la distinction entre nature et culture, une question fondamentale en anthropologie. La nature correspond à ce qui est transmis par l’hérédité biologique, tandis que la culture est ce qui relève de la transmission sociale et externe, incluant les croyances, les institutions et le langage. Contrairement à une idée longtemps admise selon laquelle l’homme se définit par la fabrication d’outils (homo faber), Lévi-Strauss soutient que c’est le langage qui marque véritablement le passage de la nature à la culture. En effet, la fabrication d’outils se retrouve dans certaines espèces animales, mais seule l’humanité possède un langage articulé capable de structurer et de transmettre des connaissances complexes. Ainsi, l’ethnologie étudie la culture avec la même rigueur que les sciences naturelles analysent la nature, en décrivant et en classifiant les phénomènes humains. La question de l’origine du langage reste une énigme majeure. Comment un système aussi complexe a-t-il pu émerger, alors qu’il ne suffit pas qu’un individu commence à parler, mais que d’autres doivent aussi comprendre ce qu’il dit ? Cette problématique dépasse l’ethnologie pour relever de la psychologie, de l’anatomie cérébrale et même de la cybernétique, qui pourrait offrir des pistes sur les processus cognitifs humains. Lévi-Strauss souligne que toutes les sociétés humaines, même les plus anciennes, ont possédé un langage, ce qui suggère que l’apparition de la culture et du langage sont indissociables. En ce sens, comprendre l’origine du langage permettrait d’élucider la transition entre nature et culture, mais cette réponse ne relève pas de l’ethnologue, dont le rôle est d’étudier les manifestations de la culture, et non ses origines biologiques. Enfin, Lévi-Strauss met en lumière l’évolution des formes artistiques et leur rapport à la société. L’art des sociétés dites primitives était collectif et avait une fonction signifiante, tandis que l’art moderne s’est progressivement individualisé et détaché de cette fonction. Avec le cubisme et l’art abstrait, l’œuvre ne cherche plus à représenter fidèlement la réalité, mais à en donner une nouvelle lecture symbolique. Cependant, cette rupture ne permet pas de surmonter la dernière grande barrière : l’individualisation de la production artistique. L’art contemporain souffre ainsi d’une crise où la quête de nouvelles formes devient un jeu avec les systèmes de signes, sans retrouver la fonction collective qu’il avait autrefois. Selon Lévi-Strauss, cette crise traduit un profond bouleversement dans nos sociétés et pose la question de l’avenir de l’art : disparaîtra-t-il au profit d’une réalité recomposée par l’homme, où chaque objet du quotidien serait perçu comme une œuvre d’art ? Cette hypothèse souligne la fragilité du statut de l’art dans un monde où la science et la technique redéfinissent sans cesse notre rapport au réel.
Claude Lévi-Strauss explore ici le fossé entre l’homme de science et le reste de la société. Il note que, contrairement à la simple différence de sensibilité qui sépare un peintre de son spectateur, la distinction entre le scientifique et l’homme ordinaire repose sur une inégalité fondamentale de connaissances et de compréhension. Cet écart est exacerbé par le pouvoir croissant du savoir scientifique, qui tend à supplanter la confiance autrefois accordée aux dirigeants politiques. Aujourd’hui, on se méfie du scientifique non seulement pour son expertise, mais aussi pour les conséquences de ses découvertes, notamment celles qui ont conduit à des avancées destructrices comme la bombe atomique. On lui reproche d’utiliser la connaissance comme un alibi, une justification incontestable pour des actions dont les implications morales et sociales sont souvent inquiétantes. La science semble ainsi se situer dans une position ambiguë, à la fois fascinante et menaçante, obligeant la société à s’interroger sur l’usage du savoir et la responsabilité de ceux qui le produisent. Face à cette angoisse suscitée par la science, les arts ont longtemps été perçus comme un refuge, un domaine de liberté où aucune loi ne viendrait imposer une mesure rigide de la beauté. Pourtant, Lévi-Strauss souligne que cette frontière s’effrite : même les sciences humaines, comme l’ethnologie, tendent à délaisser leur approche poétique pour adopter une rigueur scientifique croissante. Cette évolution inquiète, car elle menace l’idéal d’un savoir fondé sur l’intuition et l’émotion. L’ethnologue, contrairement au sociologue, conserve toutefois une place particulière, car il étudie des sociétés perçues comme lointaines, préservant ainsi une forme de mystère et d’humanité qui rassure encore l’homme ordinaire. Mais à mesure que l’ethnologie se rapproche des méthodes strictes des sciences dures, le terrain semble se dérober sous les pieds de ceux qui cherchent un savoir plus humain, moins quantifiable. Lévi-Strauss met aussi en lumière une tension fondamentale entre la connaissance et l’expérience subjective. Il illustre cela à travers l’exemple de la torture dans certaines sociétés dites primitives : un anthropologue, en étudiant ces pratiques, cherche à comprendre leur logique interne, tandis qu’un lecteur extérieur peut ressentir un malaise moral face à cette objectivation du phénomène. Cette tension reflète la difficulté qu’éprouve l’homme moderne à concilier une analyse distanciée et une réaction émotionnelle immédiate. L’ethnologue, en raison de son immersion dans des cultures différentes, doit apprendre à jongler entre ces deux postures, intégrant à la fois une démarche scientifique et une dimension humaine. Cela le rapproche en un sens du physicien contemporain, qui doit lui aussi accepter des zones d’incertitude et des contradictions dans son domaine. Enfin, Lévi-Strauss évoque la difficulté de comparer les sociétés et de les classer selon une échelle de progrès. Il met en avant la distinction entre une vision externe, qui juge les sociétés selon des critères techniques et économiques, et une vision interne, qui perçoit chaque société comme un univers riche et cohérent pour ceux qui y vivent. Cette distinction rappelle le principe d’incertitude en physique : on ne peut pas simultanément comprendre une société de l’intérieur et la catégoriser objectivement. L’ethnologie révèle ainsi une vérité plus large sur la connaissance humaine : elle est toujours partielle, soumise à des limitations intrinsèques. À travers cette réflexion, Lévi-Strauss montre que l’illusion d’une objectivité absolue est une construction fragile, et que toute tentative de compréhension du monde doit accepter une part irréductible d’ambiguïté et de subjectivité.