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Saturday, February 1, 2025

Emmanuelle Beart LAPIEZA 1968




Cette discussion éclaire des thématiques liées à la jalousie, à l'amour et aux dynamiques émotionnelles complexes au sein d’un couple, telles qu’explorées dans un film dont le propos est à la fois troublant et captivant. L’actrice, interrogée sur la jalousie, la décrit comme une manifestation d’un manque d’amour-propre, plutôt qu’une preuve d’amour véritable. Selon elle, la jalousie s’apparente à un train incontrôlable, illustrant une spirale émotionnelle dangereuse qui peut évoluer vers la pathologie. Dans le film, cette jalousie est au cœur d’un couple apparemment heureux, dont la relation se dégrade sous le poids d’un contexte étranger à leur propre histoire. L’actrice, encore profondément attachée aux personnages, exprime sa tristesse face à leur destinée tragique. L’échange explore également l’omniprésence de la jalousie dans les relations humaines. Bien que les sondages indiquent un faible pourcentage de personnes se déclarant jalouses, l’actrice affirme que beaucoup n’osent pas admettre ce sentiment, probablement par honte ou par crainte d’être jugées. Elle reconnaît sa propre jalousie, qu’elle décrit comme mesurée et contenue, et envisage cette émotion comme une part naturelle, voire séduisante, des interactions amoureuses. Néanmoins, elle met en garde contre les excès et souligne l’importance de la confiance mutuelle pour prévenir les dérives. Le film, qualifié de « trouble » et de « dérangeant », interroge les spectateurs sur les frontières entre amour, possessivité et folie. À travers des personnages complexes, il explore des thèmes universels qui, bien que déroutants, rappellent les fragilités humaines et la résilience possible face aux épreuves. La réflexion s’achève sur une note optimiste, soulignant l’importance de l’amour et de la solidarité dans la lutte contre les obstacles qui menacent les relations humaines.

Catherine Deneuve LAPIEZA 1967





 

Cette longue entrevue éclaire de nombreux aspects de la carrière et de la personnalité de Catherine Deneuve, actrice emblématique du cinéma français. Elle y évoque ses expériences de productrice, ses choix artistiques, et sa manière de percevoir le métier d’actrice. Deneuve admet avoir tenté la production pour obtenir davantage de contrôle sur ses projets. Toutefois, elle reconnaît la difficulté de concilier les rôles d’actrice et de productrice, citant les tensions inhérentes à ce double statut, notamment les rapports de pouvoir et les contraintes organisationnelles. Finalement, elle préfère se consacrer pleinement à l’interprétation, domaine qui lui apporte plus de satisfaction Elle revient également sur ses choix de rôles et sa capacité à naviguer entre des registres variés. L’échec commercial du film "Zig-Zag" est abordé avec lucidité. Elle revendique cet échec comme une expérience précieuse, témoignant de son attachement au projet et de son investissement personnel. Deneuve insiste sur l’importance de prendre des risques et d’explorer des territoires artistiques, même au prix d’une réception critique mitigée. Un autre sujet marquant est la relation de Deneuve avec les metteurs en scène. Elle met en lumière le rôle essentiel qu’ils jouent dans la révélation des facettes cachées des acteurs, citant des collaborations marquantes avec François Truffaut, Luis Buñuel, et Roman Polanski. Elle souligne également son intérêt pour des projets variés, y compris ceux issus d’univers éloignés du sien, montrant une curiosité constante et une volonté de surprendre. Elle insiste sur l’importance d’inspirer des scénaristes et réalisateurs, afin qu’ils continuent à écrire pour elle, témoignant de son désir d’être perçue comme une actrice en mouvement, capable d’évoluer et de se renouveler. Enfin, l’actrice s’interroge sur l’image publique qui lui est associée. Souvent perçue comme froide et distante, elle confie que cette représentation contraste avec sa personnalité réelle, qu’elle décrit comme plus vive et enjouée. Elle reconnaît également l’influence des rôles iconiques, comme celui dans "Belle de jour", qui ont marqué durablement l’imaginaire collectif. Malgré cela, elle conserve une approche détachée de cette image et se concentre sur son travail et sa vie personnelle, qu’elle considère comme équilibrée et essentielle pour maintenir son identité. En somme, Catherine Deneuve se révèle comme une artiste à la fois ambitieuse et introspective, soucieuse de la qualité de son travail tout en restant ancrée dans une vision humaine et humble de son métier.

Wednesday, November 13, 2024

HANNAH ARENDT



Hannah Arendt, philosophe du XXe siècle, a profondément exploré la question de la condition humaine, thème central de son ouvrage de 1958, La Condition de l'homme moderne. À cette époque marquée par l'après-guerre et les avancées scientifiques fulgurantes, Arendt pose la question fondamentale : qu'est-ce que la condition humaine ? Cette interrogation, bien qu'apparemment simple, prend une tournure inédite dans un monde où les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki, ainsi que les horreurs des camps de concentration, ont redéfini la perspective sur l’humanité et ses limites. Entre 1945 et 1958, le monde a assisté à des avancées scientifiques et technologiques majeures : la découverte de la structure de l'ADN, la commercialisation des premiers ordinateurs, et même le lancement de Spoutnik 1 par l'Union soviétique. Arendt s'interroge sur la signification de ces progrès : cherchent-ils à émanciper l'homme ou à le rendre esclave de son propre désir de transcender sa condition biologique ? Pour elle, la véritable menace est que l'homme, en tentant de fuir ses limites naturelles, oublie sa nature première d’animal politique, une idée qu'elle emprunte à Aristote. Aristote définissait l’homme comme un zoon politikon, un être qui ne peut pleinement s’épanouir qu’à l'intérieur de la cité, c'est-à-dire au sein d'une communauté politique. Vivre en société ne suffit pas pour être un animal politique ; la caractéristique distinctive de l'homme réside dans sa capacité à raisonner, délibérer, et élaborer des lois qui régissent la vie commune. La cité n’est donc pas seulement un espace de vie, mais un cadre où l’individu réalise pleinement son humanité. Arendt développe cette notion en affirmant que l’existence humaine authentique dépend de la participation active à la vie publique, où la liberté n'est pas le choix entre des options préexistantes mais la capacité de commencer quelque chose de nouveau, de créer un monde commun. Le monde commun, tel que le conçoit Arendt, est l'ensemble des œuvres humaines qui transcendent l'éphémère et répondent aux besoins partagés de l’humanité. Elle écrit : « Le monde commun, c’est ce qui nous accueille à notre naissance et ce que nous laissons derrière nous en mourant. » Ce monde est constitué des monuments, des œuvres d'art et des institutions politiques qui perdurent au-delà de la vie de chaque individu. L'œuvre, contrairement à la simple production et consommation, inscrit l'homme dans un projet collectif et immortel. Cependant, Arendt constate que l'homme moderne tend à se transformer en simple producteur-consommateur, détourné de son rôle politique par la montée de la société de consommation et l'expansion du domaine du travail. La glorification du travail comme seule valeur mène à l'effacement de la sphère publique. Arendt souligne que, dans une telle société, l'homme devient un animal laborans, un être qui vit pour travailler et consommer, incapable de contempler des activités plus nobles telles que la réflexion philosophique ou l'action politique. Si le travail est essentiel pour subvenir à nos besoins, il ne devrait pas en être la finalité ultime. Arendt met en garde contre un monde où l'homme est réduit à sa fonction économique, une situation qui pourrait être aggravée par l'automatisation et l'intelligence artificielle.

Elle avertit du danger d'une société de travailleurs sans travail, une société où les machines rendent l'homme superflu. Elle écrit : « Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail… on ne peut rien imaginer de pire. » Dans un tel monde, où le travail perd sa place centrale, l'humanité pourrait se retrouver privée de sens, réduite à une vie de divertissement et de consommation sans fin. Cela marque la dépolitisation de l'homme, qui n'a plus de raison de participer activement à la vie publique. Ce constat pousse Arendt à réfléchir sur la nature même de la liberté et de l'action politique. Pour elle, la politique ne doit pas être un simple moyen de gestion des intérêts privés, mais un espace où les citoyens contribuent activement à la création d'un monde commun. Or, la modernité tend à réduire la politique à une simple gestion, privant ainsi l'humanité de sa capacité à délibérer et à agir de manière collective. Cette réduction de l'action politique à une gestion technique des intérêts individuels éloigne les individus de leur capacité à s’impliquer et à exercer leur liberté. Arendt voit dans cette dépolitisation la porte ouverte au totalitarisme. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le totalitarisme n'est pas un excès de politique, mais la négation totale de celle-ci. Dans les régimes totalitaires, les lois qui régissent la vie des citoyens ne sont pas le fruit de la délibération humaine, mais d'une idéologie prétendant être au-dessus de l'action humaine. Que ce soit le nazisme, le stalinisme, ou même l'idéologie du capitalisme poussée à l'extrême, le résultat est le même : une société où l'individu se sent impuissant face à des lois qui le dépassent. Arendt identifie le technototalitarisme comme la menace contemporaine la plus sérieuse. Il ne s’agit pas simplement de l'intrusion de la technologie dans nos vies privées ou de la surveillance accrue des individus, mais du remplacement progressif de l'action politique par la gestion technologique. Cette forme de domination va au-delà de la simple automatisation : elle redéfinit l'homme et ses aspirations, transformant même son corps en matériau malléable à modeler selon des idéaux technologiques plutôt que politiques. Pour Arendt, l'unique réponse à ce danger est de redécouvrir notre vocation d’animal politique, de reconstruire un espace commun de délibération et d’action collective. Elle conclut que « penser ce que nous faisons » est essentiel pour ne pas perdre de vue l’essence de notre condition humaine. Cela signifie repenser la place de la technique et du progrès dans nos vies, non pas en termes de conquête et de dépassement des limites humaines, mais en termes de création et de maintien d’un monde où la vie collective et la liberté peuvent prospérer.




Monday, November 11, 2024

"Les extrêmes" : analyse des législatives


Cette semaine, encore une fois, épisode un peu particulier : on va parler des législatives. Comme pour la dissolution, pour ceux qui ne sont pas experts en sciences politiques, ce n'est pas évident à comprendre. Le premier point notable est le "drama" dans tous les partis. Au niveau des batailles d'idées, la campagne n'est pas très impressionnante. Quand il s'agit de trouver 577 candidats, de fabriquer un programme de gouvernement et de le confronter à ceux des autres partis en seulement 2 semaines, cela marche forcément moins bien. "Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale. Cette décision est grave, lourde, mais c'est avant tout un acte de confiance en notre démocratie : que la parole soit donnée au peuple souverain, rien n'est plus républicain."

On pourrait toutefois remarquer que si le but était de faire vivre la démocratie, une annonce de dissolution en septembre aurait laissé du temps pour une campagne adéquate, des affrontements de visions du monde, et aurait évité la confusion dans un contexte déjà perturbé par les Jeux Olympiques. Peut-être que cette précipitation démocratique a des avantages que nous ne percevons pas encore. Sur le fond, cette campagne est un "trou noir". Les partis se concentrent inévitablement sur la tactique, les accords entre formations politiques, et le désistement stratégique. 

Cette semaine, encore une fois, épisode un peu particulier : on va parler des législatives. Comme pour la dissolution, pour ceux qui ne sont pas experts en sciences politiques, ce n'est pas évident à comprendre. Le premier point notable est le "drama" dans tous les partis. Au niveau des batailles d'idées, la campagne n'est pas très impressionnante. Quand il s'agit de trouver 577 candidats, de fabriquer un programme de gouvernement et de le confronter à ceux des autres partis en seulement 2 semaines, cela marche forcément moins bien. "Je dissous donc ce soir l'Assemblée nationale. Cette décision est grave, lourde, mais c'est avant tout un acte de confiance en notre démocratie : que la parole soit donnée au peuple souverain, rien n'est plus républicain."

On pourrait toutefois remarquer que si le but était de faire vivre la démocratie, une annonce de dissolution en septembre aurait laissé du temps pour une campagne adéquate, des affrontements de visions du monde, et aurait évité la confusion dans un contexte déjà perturbé par les Jeux Olympiques. Peut-être que cette précipitation démocratique a des avantages que nous ne percevons pas encore. Sur le fond, cette campagne est un "trou noir". Les partis se concentrent inévitablement sur la tactique, les accords entre formations politiques, et le désistement stratégique.

La politique politicienne fait donc partie du jeu, mais si elle monopolise le débat, cela devient excluant pour les citoyens. Ces derniers aimeraient voir des discussions sur le fond. Nous sommes donc obligés de patienter. En réalité, la seule question de fond soulevée par les médias ces deux dernières semaines concerne la mise sur le même plan de LFI et du RN. "Nous avons des alliances contre nature aux deux extrêmes. Si les extrêmes venaient à gagner ces élections, ce serait une catastrophe pour la vie des Français." Peut-on vraiment comparer la gauche ou l'extrême gauche à l'extrême droite ? C'est une question cruciale pour comprendre les législatives.

Dans cet épisode, on aborde une question politique sensible : l'extrême droite et l'extrême gauche. Ces sujets sont complexes, et même en essayant d'être neutre, la neutralité complète n'existe pas. Cependant, l'effort doit porter sur la bonne foi et l'honnêteté intellectuelle, tout en encourageant l'esprit critique des auditeurs. Après consultation du Premier ministre, du président du Sénat et du président de l'Assemblée nationale, la décision de dissoudre l'Assemblée a été prise. Rappelons brièvement le contexte : avant ces législatives, lors des élections européennes, le RN avait remporté un succès important.

Lors des élections européennes, le RN avait obtenu des scores impressionnants, emportant jusqu'à 29 à 30 sièges à Bruxelles. Pour Jordan Bardella, ce succès était une consécration, tandis que pour Emmanuel Macron, c'était un revers sévère. Macron a réagi en convoquant la presse et en appelant au rassemblement contre les "deux extrêmes". Cela s’est suivi par des accords de dernière minute, y compris l'exclusion d'Éric Ciotti des Républicains après un accord avec le RN. À gauche, socialistes, écologistes, communistes et insoumis ont formé un front uni, menant à des accords de répartition des circonscriptions.

Le RN, de son côté, arrivait en tête dans les sondages, avec des intentions de vote atteignant 34 %. Cette avance ouvrait la voie à une possible victoire, symbolisant un changement majeur dans la scène politique française. "La leçon de ce soir, c’est que l’extrême droite est aux portes du pouvoir", s’exclamait-on. La perspective de voir le RN accéder à une majorité à l’Assemblée a soulevé l’inquiétude. Pour contrer cette menace, l’appel à un "barrage républicain" a été lancé. Cette pratique, consistant à soutenir un candidat adverse pour éviter la victoire du RN, a longtemps été une stratégie de la gauche.

Dans le passé, la droite avait parfois hésité à appliquer ce "désistement républicain", mais cela restait un instrument essentiel pour limiter la progression de l’extrême droite. Malgré cela, des divisions subsistent au sein des partis sur cette question. Les législatives en France se distinguent par leur mode de scrutin : uninominal à deux tours. Contrairement à la présidentielle, où seuls les deux premiers accèdent au second tour, aux législatives, tous les candidats obtenant plus de 12,5 % des inscrits passent au second tour. Cela favorise les triangulaires, voire des quadrangulaires.

En 2022, on a assisté à une augmentation significative du nombre de triangulaires, passant de 8 en 2017 à environ 300 cette fois-ci. Cette situation résulte d'une participation accrue et d'une fragmentation des soutiens entre plusieurs blocs politiques. Un exemple typique : un candidat RN avec 35 %, un candidat d'Ensemble avec 25 %, et un candidat du Front populaire avec 20 %. Si tous se maintiennent au second tour, le RN a de grandes chances de l'emporter. Cependant, si le candidat du Front populaire se retire et appelle à voter pour Ensemble, les chances de victoire changent radicalement.

Le désistement stratégique est une tradition à gauche et parfois à droite. Par exemple, lors des élections municipales de 1995, le Parti socialiste s'était retiré dans plusieurs villes pour faire barrage au Front national. Jacques Chirac, figure de la droite, avait également soutenu cette idée. Pourtant, des divergences existaient déjà. Jean-François Copé, président de l'UMP en 2011, avait refusé cette stratégie, tout en rejetant les alliances avec le FN. Cette position a marqué un tournant dans la pratique des désistements républicains. En 2015, l'UMP a de nouveau adopté la ligne du "ni PS, ni FN".

Cette politique du "ni-ni" a consolidé l'idée que droite et gauche étaient sur un pied d'égalité face au FN, refusant les alliances avec la gauche et les désistements en faveur de celle-ci. Certains leaders, comme Valérie Pécresse, avaient exprimé leur opposition au "ni-ni", affirmant que "le PS, ce n’est pas nos idées, le FN, ce n’est pas nos valeurs". À gauche, la stratégie du barrage républicain a été presque systématique, sauf exceptions notables, comme en 2002, lorsque Jean-Marie Le Pen s’était qualifié pour le second tour et que certains partis avaient refusé de soutenir Jacques Chirac.

En 2017, une nouvelle brèche est apparue avec Jean-Luc Mélenchon. Le soir du premier tour, il n'avait pas explicitement appelé à voter pour Emmanuel Macron contre Marine Le Pen, se contentant de dire : "Pas une voix pour le Front national." Cela laissait place à des interprétations : voter blanc ou s’abstenir était devenu acceptable pour certains électeurs de gauche. Ce refus de donner un soutien explicite a contribué à affaiblir la stratégie de barrage républicain. Cela a marqué un tournant, particulièrement dans les milieux de la gauche radicale, sur la façon de s’opposer à l’extrême droite.

Le désistement républicain, qui avait jadis été un acte automatique pour contrer l'extrême droite, a commencé à s'éroder. Cela a été renforcé par l’émergence de la "théorie du fer à cheval", attribuée au philosophe Jean-Pierre Faye. Selon cette théorie, les extrêmes politiques se rejoindraient, suggérant que l'extrême gauche et l'extrême droite partagent des tendances autoritaires. Cette idée, bien qu'elle repose sur des bases discutables, a gagné du terrain au fil des années. L'usage fréquent du terme "populisme", devenu "les populismes", a aussi contribué à associer la gauche radicale et l'extrême droite.

Des analystes et certains médias n'ont pas hésité à placer Jean-Luc Mélenchon sur le même plan que des figures comme Donald Trump ou Viktor Orbán. Cela a renforcé l'idée d'une équivalence entre les "extrêmes". Des dessins satiriques, comme celui de Plantu en 2011, comparaient Mélenchon et Le Pen avec des brassards, mettant en parallèle leurs discours. Cette perception a continué à se propager, influençant l'opinion publique et les discours politiques. Même certaines personnalités non politiques, comme Kylian Mbappé, se sont senties obligées de parler du danger des "extrêmes".

"Les extrêmes sont aux portes du pouvoir", déclarait Mbappé, appelant les jeunes à voter. L’idée selon laquelle l'extrême gauche et l'extrême droite seraient équivalentes est devenue une forme de pensée dominante. Les responsables politiques ont utilisé cette notion pour disqualifier leurs opposants : "Jean-Luc Mélenchon est en dehors de l'arc républicain." Cette assimilation permettait de classifier LFI comme non-raisonnable, évitant ainsi de débattre sur le fond de ses propositions. De l'autre côté, les partis centristes se présentaient comme le "bloc de la raison", en opposition aux "extrêmes".

Cette rhétorique des "extrêmes" servait aussi à légitimer l'abstention de tout désistement républicain. Les partis de droite, notamment, ont pu justifier leur choix de ne pas soutenir un candidat de gauche contre le RN. Pourtant, analyser LFI comme un parti d’extrême gauche est incorrect. Le ministère de l'Intérieur et les chercheurs en sciences politiques classent LFI dans le bloc de gauche, non dans l'extrême gauche. Serge Cosseron, historien spécialisé dans l'extrême gauche, rappelle que l'extrême gauche rejette les institutions, un critère que LFI ne remplit pas.

LFI, contrairement aux partis d’extrême gauche tels que Lutte ouvrière ou le NPA, participe aux institutions et souhaite les réformer de l'intérieur. Jean-Luc Mélenchon, par exemple, prône une "révolution citoyenne" par les urnes, et non par la violence. Sa volonté de créer une 6e République reste dans un cadre légal et institutionnel. LFI peut être critique des institutions actuelles, mais elle les utilise, ce qui la distingue fondamentalement de l'extrême gauche qui prône la rupture radicale avec le système. Les idées de LFI sont donc celles d'une gauche réformiste et non d'une extrême gauche révolutionnaire.

Un autre critère pour évaluer si un parti est extrémiste est son programme. Le programme de LFI contient des propositions audacieuses, comme la retraite à 60 ans, l’augmentation du SMIC, et le rétablissement de l'ISF. Cependant, il est loin d'être comparable aux programmes des partis d'extrême gauche des années 1970, comme celui du PCF en 1981, qui proposait la nationalisation complète des banques et de vastes pans de l'industrie. LFI ne suggère pas de telles mesures aujourd'hui. Comparé au programme commun de François Mitterrand, le programme de LFI paraît même modéré.

Certains reprochent à LFI des positions ambiguës, notamment sur l'antisémitisme. Des critiques ont été formulées envers Jean-Luc Mélenchon pour des déclarations et des participations à des manifestations où des propos antisémites auraient été tenus. Par exemple, la participation de Mathilde Panot à une manifestation où elle a refusé de qualifier le Hamas de "terroriste" a été vivement critiquée. Néanmoins, aucune condamnation légale pour antisémitisme n’a été prononcée contre des membres de LFI. Comparativement, des accusations similaires ont été portées contre d'autres personnalités politiques sans en faire des partis d'extrême.

Les accusations d’antisémitisme envers LFI reposent souvent sur des faits discutables. Par exemple, la critique du CRIF par Mélenchon a été perçue comme une attaque communautariste, mais il a précisé être hostile à tous les communautarismes. Ces accusations n’ont jamais conduit à des condamnations. En revanche, l’atmosphère évoquée par certains médias reste un sujet complexe, mais insuffisant pour classer LFI comme extrême. En comparaison, Jacques Chirac avait tenu des propos ouvertement racistes dans le passé sans que l’ensemble de son parti, le RPR, soit qualifié de raciste.

C’est pourquoi, même si on peut reprocher à LFI une certaine polémique et des choix contestables, la classification en tant que parti d'extrême gauche ne tient pas. Les chercheurs en science politique le confirment, tout comme la lecture de leur programme. LFI critique les institutions, mais les utilise pour proposer des réformes. À l’opposé, le RN se situe clairement dans le spectre de l'extrême droite. Le ministère de l'Intérieur et le Conseil d’État le classent officiellement ainsi. Le RN prône des mesures qui vont à l'encontre de principes constitutionnels, comme la préférence nationale.

Pour comprendre pourquoi le RN est considéré comme un parti d'extrême droite, il faut se pencher sur plusieurs critères, dont le nativisme et la relation à la démocratie. Le nativisme se manifeste par des politiques réservées aux nationaux et le rejet des étrangers. Cette conception exclusive de la société va à l’encontre des valeurs d’égalité. L'autre critère est le rapport à la démocratie. Une démocratie ne se limite pas à des élections ; elle doit garantir les droits fondamentaux et l’État de droit. Les partis d’extrême droite, même s’ils participent au parlementarisme, remettent en question certains de ces principes.

Le RN, par exemple, a proposé des mesures telles que l’expulsion des binationaux coupables de crimes, qui créent deux catégories de citoyens. Cela va contre le principe d’égalité inscrit dans la Constitution française. Historiquement, le RN est lié au Front National, fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen et Pierre Bousquet, ce dernier ayant été membre de la division SS Charlemagne. Le parti n’a jamais renié cette origine, ajoutant un aspect historique important au débat sur sa classification comme parti d'extrême droite.

Les propos de Jean-Marie Le Pen, souvent antisémites et racistes, font aussi partie de cet héritage. "Je ne dis pas que les chambres à gaz n'ont pas existé, mais je crois que c'est un point de détail de l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale", avait-il déclaré, ce qui avait choqué et renforcé l’image du FN comme parti d'extrême droite. Bien que Marine Le Pen ait cherché à dédiaboliser le RN, ces éléments historiques restent pertinents pour comprendre la nature du parti. Classer le RN comme extrême droite ne signifie pas que tous ses électeurs partagent ces valeurs, mais que le parti défend des idées associées à ce spectre politique.

Dans le contexte des législatives, la question du désistement républicain et de la lutte contre l’extrême droite reste d’actualité. Contrairement aux élections proportionnelles, le mode de scrutin uninominal à deux tours en France favorise des choix stratégiques, tels que le désistement pour empêcher la victoire du RN. Ce système rend possible des triangulaires ou quadrangulaires, compliquant la répartition des forces. En 2022, environ 300 circonscriptions ont vu des triangulaires, ce qui modifie l’équilibre politique et pousse certains partis à reconsidérer leurs alliances et stratégies de désistement.

Historiquement, la gauche a toujours pratiqué le désistement républicain, appelant à voter pour le candidat le mieux placé contre le FN. À droite, cela a été plus variable. En 1995, lors des municipales, la droite avait parfois choisi de se désister pour faire barrage au FN. Cependant, à partir de 2011, l’UMP, dirigée par Jean-François Copé, a refusé cette stratégie, adoptant la ligne du "ni-ni" : ni alliance avec la gauche, ni désistement en sa faveur contre le FN. Cela a contribué à la complexité actuelle de la politique de désistement. 

Aujourd’hui, cette position s’est consolidée à droite, même si des voix discordantes existent. Valérie Pécresse, par exemple, avait déclaré que "le PS, ce n’est pas nos idées, le FN, ce n’est pas nos valeurs", illustrant une position intermédiaire. La gauche, quant à elle, continue de pratiquer le désistement, même si cela reste difficile et parfois critiqué. Lors des législatives actuelles, certaines personnalités de droite ont même refusé d’appeler à voter contre le RN, mettant en avant une opposition aux idées de LFI. Ces choix montrent l’érosion du consensus autour du front républicain.



Sunday, November 10, 2024

Bourdieu y Passeron



Introduction à la sociologie : Surmonter les idées reçues

Dans l’interview avec Jean-Claude Passeron et Pierre Bourdieu, ces derniers mettent en lumière les fausses représentations de la sociologie qui dominent à la fois le discours académique et populaire. Les auteurs soulignent que l’image traditionnelle de la sociologie, souvent réduite à un durkheimisme simplifié, ne reflète pas la réalité de la pratique scientifique. De plus, les médias contribuent à cette déformation en diffusant une vision superficielle de la sociologie axée sur les sondages et les analyses d’opinion, ou encore en la présentant comme une discipline prophétique sur les maux de la société. Cette confusion renforce l’idée fausse que la sociologie n’est pas une science au même titre que la physique ou la biologie. Passeron et Bourdieu insistent sur le fait que la sociologie doit être considérée comme une science exigeante, nécessitant une rupture épistémologique avec les préjugés spontanés et les idées reçues sur le monde social, suivant la démarche décrite par Bachelard.

Rupture avec la sociologie spontanée

Pour devenir véritablement scientifique, la sociologie doit rompre avec la "sociologie spontanée" — un ensemble de préjugés que chaque individu entretient en tant que membre de la société. Comme Durkheim l’avait identifié sous le nom de "prenotions", cette sociologie intuitive est souvent perçue comme un savoir évident, car tout le monde croit comprendre le fonctionnement social simplement parce qu’il y participe. Cette "illusion de transparence" fait croire que la simple introspection suffit à produire des connaissances valides sur la société. Passeron et Bourdieu affirment que cette croyance est un obstacle majeur à la pratique scientifique, car elle empêche l’analyse rigoureuse et objective des phénomènes sociaux. La sociologie exige donc une méthodologie qui repose sur la rupture avec les discours quotidiens et les explications simplistes, pour s’élever au rang de science expérimentale capable de produire des connaissances vérifiées et objectives. Cette approche implique de critiquer en permanence les préjugés, même chez le sociologue lui-même, qui reste un sujet social influencé par son propre contexte.

La non-conscience et l'analyse objective

Un des principes centraux de la sociologie selon Bourdieu et Passeron est le "postulat de non-conscience", selon lequel les acteurs sociaux ne saisissent pas toujours la signification objective de leurs actions. Bien qu’ils puissent rationaliser leurs comportements, ces explications subjectives ne correspondent pas nécessairement aux vérités sociales sous-jacentes. Par exemple, pour comprendre le quotidien d’un employé de bureau, il est plus pertinent de considérer l’organisation spatiale de son lieu de travail et les conditions objectives de son emploi que de se fier uniquement à ses discours. Cette méthode de recherche permet d'accéder aux vérités cachées derrière les représentations individuelles. Le sociologue doit donc aller au-delà des explications conscientes pour explorer les structures de relations sociales qui influencent les comportements. Cette démarche va à l'encontre des conceptions humanistes qui posent que l’humain peut comprendre ses actions par une simple introspection. La sociologie, selon cette vision, doit déchiffrer le système de règles implicites qui façonnent la société et expliquent les comportements au-delà des apparences et des récits personnels.

Sociologie expérimentale et analyse des relations

Pour compléter sa démarche, le sociologue doit non seulement analyser les comportements et les régularités objectives, mais aussi comprendre le rapport que les individus entretiennent avec ces régularités. Cela inclut la manière dont les individus perçoivent leurs "vocations" ou leurs choix de vie, influencés par des conditions sociales précises. L’analyse sociologique démontre que ce que l’on prend pour une vocation individuelle est souvent un reflet des structures sociales et des chances objectives auxquelles une personne est confrontée. Par exemple, la répartition des étudiants selon leur origine sociale ou leur genre dans différentes filières d’études montre que les choix perçus comme personnels sont en réalité fortement influencés par des facteurs sociaux. Le sociologue doit ainsi tenir compte non seulement des comportements observables mais aussi des représentations et des justifications que les acteurs donnent à leurs actions, même lorsqu’elles masquent des réalités plus complexes. Cette double prise en compte des régularités objectives et des discours subjectifs marque la spécificité de l’épistémologie sociologique, distincte de celle des sciences naturelles qui n’ont pas à gérer la dimension consciente des phénomènes qu’elles étudient.